Veille : A qui appartient la beauté ? — Bénédicte Savoy au Collège de France

Au printemps dernier j’ai assisté aux cours de Bénédicte Savoy donnés au Collège de France et qui portaient sur la question de la propriété de la beauté.

 

A qui appartiennent les objets ? À leur lieu d’origine, à leur communauté d’origine, à l’humanité toute entière ? À celui qui à les moyens économiques et/ou intellectuels de les posséder ? À celui qui à les moyens de les diffuser et/ou de les conserver ? À celui qui ressent la beauté dans son cœur et/ou celui qui la possède matériellement ?

 

Deux principales positions se dégagent :
  • d’une part, l’idée selon laquelle l’objet revient à son origine géographique ;

“This belongs to Iraq” – Zeidoun Alkinani, étudiant, revendique l’appartenance de la porte d’Ishtar à l’Irak — au Pergamon Museum, Berlin (2013)
  • d’autre part, la position généralement partagée par les musées qui revendiquent une mise à disposition des objets pour tous et qui considèrent l’art comme un bien collectif de l’humanité.

Victoria and Albert Museum, Londres (2015)

Pour tenter de se faire un avis sur cette question et d’illustrer la complexité des différentes positions, il convient de revenir sur des exemples précis et cas particuliers.

En 70 av. J.C., Cicéron défend les Siciliens face à Caius Licinius Verres (cf les “Verrines”) qu’il accuse de corruption et de pillage d’œuvres d’art. Les exemples de ces vols décrits dans ces discours soulèvent la question de la légitimité et de la propriété des objets. Le cas de la statue de Diane à Ségeste illustre bien cette question. Verrès en visite dans l’ancienne cité élyme tombe amoureux d’une statue de Diane et demande sa récupération immédiate. Les habitants se voient alors retirer leur plus bel objet dans la tristesse et la souffrance collective. Cicéron pose la question :

Verrès prendra-t-il partout ce qu’il y a de plus beau ? (…) Par un simulacre d’achat, par la violence, la crainte, par (son) pouvoir absolu.”

“C’est un acte tyrannique de la part d’un gouverneur dans sa province de dire à un homme honorable “vends moi tes vases”. Car cela signifie “toi tu n’es pas digne de posséder des œuvres si belles, c’est à mon rang qu’elles conviennent”.”

On voit ici deux visions opposées : l’œuvre est présentée par Cicéron comme appartenant légitimement à sa ville et à son peuple qui la vénérait et en jouissait collectivement, contrairement à Verres qui possédait la beauté par sa capacité à l’acheter.

Quelques siècles plus tard, sous Napoléon, Dominique Vivant Denon — considéré aujourd’hui comme un grand précurseur de la muséologie, de l’histoire de l’art et de l’égyptologie — était alors chargé d’organiser des expéditions en Europe pour réquisitionner les objets d’art et les envoyer au Louvre. La beauté revenait légitimement à celui qui avait la capacité à la conserver et à la diffuser publiquement.

Vivant Denon, portrait par Robert Lefèvre — Musée National du Château de Versailles

 

Dans son poème, “Les antiques à Paris” Schiller nous dit :

Franc conduise, par la force des armes, aux rives de la Seine les chefs-d’œuvre que créa l’art des Grecs, et qu’il montre, dans de superbes musées, ses trophées de victoire à sa patrie étonnée !

Ils seront pour lui éternellement muets ; jamais, de leur piédestal, ils ne descendront dans la ronde animée de la vie. Celui-là seul possède les Muses, qui les porte dans son cœur que leur amour échauffe : pour le Vandale, elles ne sont que pierre.

La réelle propriété de la beauté revient selon le poète à celui qui la ressent dans son cœur et non pas à celui qui la possède matériellement.

Autre célèbre exemple, les marbres du Parthénon emportés en 1801 par l’aristocrate britannique lord Elgin afin de les “sauver”. Vendues aux autorités britanniques, ces frises sont exposées au British Museum depuis 1816. Aujourd’hui, 60% des 75m de frises appartiennent au musée londonien, tandis que d’autres sculptures prélevées sur le monument se trouvent, au Louvre, au Musée du Vatican et dans des musées autrichien et allemand.
(lire l’article du monde du 6 décembre 2014). Depuis deux cent ans, et plus officiellement depuis 1983, Athènes ne cesse de demander la restitution de ses biens. On voit clairement ici le rôle central de l’art comme objet identitaire et les crises patrimoniales qu’il peut engendrer. Lord Elgin affirmait avoir obtenu l’autorisation de l’Empire ottoman, le British Museum revendique sa propriété légale par achat auprès d’Elgin, et Athènes considère purement et simplement avoir été victime de vol ! L’Unesco est impliqué dans un processus de médiation afin d’aboutir à un accord entre les deux pays.

 

 

Parallèlement à ces exemples, on peut revenir sur les textes juridiques et les tentatives d’encadrement de ces questions par la loi. On peut citer en premier lieu la convention de La Haye du 14 mai 1954 qui implique l’idée d’universalité de l’art, de culture mondiale et d’appartenance des biens culturels à l’humanité entière :

“Convaincues que les atteintes portées aux biens culturels, à quelque peuple qu’ils appartiennent, constituent des atteintes au patrimoine culturel de l’humanité entière, étant donné que chaque peuple apporte sa contribution à la culture mondiale”

La convention de l’Unesco de 1970 (concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels) revient sur la notion de circulation des biens culturels et la responsabilité des états quant à la préservation de leur patrimoine — impliquant également l’idée de propriété géographique des œuvres :

“Considérant que l’échange de biens culturels entre nations à des fins scientifiques, culturelles et éducatives approfondit la connaissance de la civilisation humaine, enrichit la vie culturelle de tous les peuples et fait naître le respect et l’estime mutuels entre les nations,

Considérant que les biens culturels sont un des éléments fondamentaux de la civilisation et de la culture des peuples, et qu’ils ne prennent leur valeur réelle que si leur origine, leur histoire et leur environnement sont connus avec la plus grande précision,

Considérant que chaque Etat a le devoir de protéger le patrimoine constitué par les biens culturels existant sur son territoire contre les dangers de vol, de fouilles clandestines et d’exportation illicite”

Il est intéressant de soulever dans ces textes les différences de traduction qui témoignent de la complexité de la question et des divergences d’opinion qu’elle comporte. Dans le monde anglophone et germanique on parle de “Propriété culturelle” tandis qu’en français on parle de “bien culturel”. L’expression juridique française gomme toute idée de propriété et des prérogatives impliquées.

→ En savoir plus : le programme et les vidéos des cours donnés par Bénédicte Savoy